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Des maux et des mots au ponton des émotions

Dernière mise à jour : 8 sept. 2023

Des larmes, de la colère, de l’incompréhension, de la sidération… Ou encore la fierté d’être parvenu à finir un parcours, qui a pris, cette nuit en approche vers la Baie de Morlaix, la tournure d’un voyage au bout de l’enfer sur mer. La faute au vent qui s’est totalement évaporé, laissant les solitaires sans le moindre filet d’air pour progresser vers une ligne d’arrivée tellement désirée après un parcours qui leur en a fait voir de toutes les couleurs. Favoris, bizuths, amateurs, se retrouvant, toutes et tous, logé.es à la même enseigne : celle de l’impuissance face à ce mauvais coup d’Éole.


Les écarts stratosphériques mesurés après l’arrivée des trois premiers en témoignent. Mais au-delà des chiffres, il y a des mots. Ou des silences qui en disent long. Forcément tous empreints d’émotions se mélangeant dans tous les sens, ils traduisent la dramaturgie de ce parcours Kinsale-Baie de Morlaix, qui restera dans les premières lignes des annales de cette course de légende. Honneurs aux derniers, qui ce matin ont - enfin - affalé les voiles pour amarrer leur monotype au ponton. Au terme de cette interminable étape, leur persévérance, leur abnégation, leur courage méritent d’être salués…

 

@ Elodie Lietin

Piers Copham (Voile des Anges), DNF : « C’était long mais super. Et cette fois, je n’ai pas fait de grosse bêtise, j’avais un bon rythme. C’est déjà un plus pour moi ! Je n’avais pas de pression, je pouvais dormir quand je voulais. Je suis content d’être ici même si j’arrive après la fermeture de la ligne ».



@ Alexis Courcoux

Susann Beucke (This Race is Female – GER), DNF : " Je suis dévastée après cette étape. C’était l’une des courses les plus frustrantes de toute ma carrière. Là tout de suite, je déteste la voile. On a eu 24 heures de brouillard, sans vent. Je n’ai jamais vu aussi peu de vent pendant une aussi longue période. Je suis arrivée quelques minutes seulement après la fermeture de la ligne d’arrivée. J’ai pensé à beaucoup de choses sur l’eau. J’ai eu de l’espoir, j’ai pleuré, j’ai été heureuse et triste. Maintenant, je pleure vraiment. Je n’ai pas réussi à beaucoup dormir la nuit dernière parce qu’il y avait des gros bateaux autour qu’il fallait que je les vite. Il fallait que je les prévienne que j’étais là à l’AIS."






Ben Beasley NZL (Ocean Attitude) : 29e

"It was very challenging with a lot of transitions. But I am happy to finish. I am a bit disappointed because I accidentally slept through my alarm and went through into a TSS, so I got a penalty. But otherwise I am happy. It is the longest leg I have done solo. And it was very hard mentally and physically. And in the last ten hours the kite was up and down at least six times. But I am proud to finish and glad to be here.”

🇫🇷"C'était très difficile, avec beaucoup de transitions. Mais je suis heureux de terminer. Je suis un peu déçu parce que je me suis endormi et je suis passé dans un DST, ce qui m'a valu une pénalité. Mais sinon, je suis content. C'est la plus longue étape que j'ai faite en solo. C'était très dur mentalement et physiquement, mais je suis fier d'avoir terminé et heureux d'être ici."



Laurent Givry 28e (CAP HORN) : "Franchement, je pensais que tout le monde était arrivé depuis deux jours, et je me disais : ce n’est pas possible, je suis manchot ! Mais bon, j’ai pris des bonnes leçons. J’ai bien appris comment naviguer dans la pétole. Avec l’électronique, c’est mieux, et tu as plus intérêt à rester en bas devant le computer ; et ensuite tu remontes sur le pont régler. Au moins tu vois bien le courant. Mentalement, hier je n’en pouvais plus. C’était dur. En plus, j’étais dégoûté, parce que j’avais bien commencé la course. Je me suis fais ramasser en Angleterre, avec pas de vent, je n’arrivais plus à porter mon spi. Pffuiii, le moral… Après, quand je suis passéà l’extérieur (du DST de Smalls, ndlr), et quand j’ai vu Région Normandie (Guillaume Pirouelle, ndlr), je me suis dis : ou alors j’ai fait un coup d’enfer, ou alors il a les b***** de me voir. J’ai voulu croire que j’avais fait un coup d’enfer, mais je me suis rendu compte que c’était tout le contraire ! Je ne suis pas au niveau en vitesse. Je l’ai bien vu par rapport à certains, ils vont 10% plus vite. Hier, en fin de journée, reste le moment le plus dur. Là, je pétais un câble, je croyais que tout le monde était arrivé. Il y avait 1,5 / 2 nœuds de vent et cela ne portait pas ; j’avançais avec le courant. Moral à zéro complet. À un moment, je me suis senti champion du monde, heureux comme un pape, et après au plus bas. "




Arthur Hubert 27e (MonAtoutÉnergie.fr) :

“Je suis déçu, c’est vrai que la course avait commencé autrement. C’était trop bien le début ou j’ai pris énormément de plaisir. Jusqu’au phare c'était trop bien, et puis après la catastrophe... Je pense que je n'ai pas été bon c’est sûr mais qu’il y a aussi une grande part de réussite là-dedans. C’est comme ça, c’est un sport et il faut accepter de se prendre des branlées, sinon faut changer…”




David Paul, GBR, (Sailingpoint.co/Just a Drop) 26e :

“It was a night I will never forget. It was as hard a leg as I’ve ever done. But I learned a lot. It was so interesting to be alongside guys like Alexis Loison and Guillaume Pirouelle and see their ability to just keep their boats going even it is just 0.3 of a knot faster. They keep going. That was interesting to see how they approach the transitions. It was super cool to be alongside people like that and learn. Until the last ten miles I was really pleased with how I had been sailing and even through the last ten miles. I think it was so hard when guys have finished and all the time you are out there knowing how much time you are losing. But I thought I sailed well. It was so, so hard to manage sleep last night. It is the first time ever I have had vivid, weird hallucinations. I was sure I was eating cheese with friends. I went a little crazy. It was weird. But that is my best race I have sailed solo. I hit a UFO on the first night and the boat stopped and I hurt my ankle, I went flying. The first 24 hours were sore but the race doctor was really good at helping me bandage my ankle up and with medicine I was good after 24 hours but I am getting it checked.”

🇫🇷 : " C'est une nuit que je n'oublierai jamais. C'était la manche la plus difficile que j'aie jamais faite. Mais j'ai beaucoup appris. C'était très intéressant d'être aux côtés de gars comme Alexis Loison et Guillaume Pirouelle et de voir leur capacité à faire avancer leur bateau même s'il n'est que 0,3 nœud plus rapide. Ils continuent à avancer. C'était intéressant de voir comment ils abordent les transitions. Jusqu'aux dix derniers milles, j'étais vraiment satisfait de la façon dont j'avais navigué. Je pense que c'est très dur quand les premiers ont fini, que vous êtes toujours sur l’eau et que chaque seconde creuse un peu plus l’écart. J'ai eu beaucoup de mal à dormir la nuit dernière. C'est la première fois que j'avais des hallucinations. J'étais sûre d'être en train de manger du fromage avec des amis. Je suis devenue un peu fou. Mais c'est la meilleure course que j'ai faite en solitaire. J'ai heurté un OFNI la première nuit, le bateau s'est arrêté et je me suis blessé à la cheville, j'ai volé. Les premières 24 heures ont été douloureuses, mais le médecin de la course m'a vraiment aidé à bander ma cheville et m’a donné des médicaments, j'étais bien après 24 heures, mais je vais me faire examiner."




Edouard Golbery (Race for Science - Verder ) 25e :

"Effectivement, il y a eu beaucoup de dramaturgie sur cette étape. Le passage de Land’s End, c’était la foire avec des grains, ça passait de 5 à 20 nœuds. Il n’y a pas eu de pire moment pour moi, mais il y a eu plein de moments où je n’avais pas la vitesse du bateau. C’est hyper frustrant, parce que je ne prends pas des mauvaises décisions, mais sur de longs bords, des grandes lignes droites, je me fais dégommer par tout le monde. Je manque de vitesse ; et ça, c’est vraiment, vraiment, vraiment frustrant. Ça rend fou, parce tout le monde te passe. Mais sinon, c’est toujours chouette d’être en mer, même si cette dernière nuit a été longue. Et puis c’était bizarre, parce que tu as 5 nœuds de vent. Tu déroules tout, tu te dis que c’est la piste aux étoiles. Et puis trois minutes plus tard, le vent se casse complètement la gueule. C’est vrai que je suis passé par toutes les phases d’émotions, je me suis même marré à un moment. Toutes les phases, mais sans public ! Cette étape, c’est un peu surréaliste. J’ai l’impression que cela fait deux semaines qu’on est parti ."




Nils Palmieri (TEAMWORK) 24e :

“C’est le truc le plus violent que je n’ai jamais vécu. On me demande souvent quelle est la pire tempête que j’ai vécu en mer, ça y est c’est fait. Ce qui est difficile c’est qu’avec mes collègues de galère on a mené la course au début, on a fait tout juste, on a vraiment bien navigué. J’avais pris soin d’être dans le coup dès le début car je savais que c’était important. À mi-course je me disais que j’étais en train de faire un truc bien. C’est aussi pour ça que cette course est formidable, il faut accepter ce genre de moments même si c’est cruel. On a beau essayer de rester zen, il n’y a aucune méthode contre un truc comme ça. On y laisse beaucoup d’énergie. J’ai tout de même la sensation que si les autres avaient été à notre place, ils auraient fait la même chose, c’est vraiment un facteur externe qui vient perturber tout ça. À refaire, je fais tout pareil, l’objectif de ma Solitaire est de bien faire les choses, et c’est ce que je fais depuis le début, mais cette fois ça n’a pas payé.”




Philippe Hartz (Marine Nationale - Fondation de la Mer) 23e :

"On savait qu’il y aurait des moments un peu tordus sur cette étape mais ce scénario là non… c’est le pire qui puisse arriver. Les premiers sont les derniers et inversement, c’est le jeu. C’est dur de rester positif et dur de faire plus de commentaires. La Solitaire, elle est impitoyable, ingrate, mythique."





Maël Garnier (J'❤️ Garnier) 22e :

"Je suis un petit peu vidé de toute émotion, j’ai donné tout ce que j’avais. Il n’y a pas grand chose à dire… ça ne me dérangeait pas de repasser une nuit en mer, je m’y étais préparé hier en me disant que ça serait pareil pour tout le monde. À priori, il n’y avait pas de chance que ça reparte par devant étant donné les brises thermiques, mais il s’avère que c’est l’opposé qui c’est passé. Je suis surtout déçu car je pensais arriver hier, voir tous mes proches et mes sponsors pour passer un bon moment. On va essayer de garder le moral pour retrouver une dynamique pour la 3ème étape.

Cette nuit, on était au porte de l’enfer avec 0 nœud, du brouillard, de l’humidité et des algues, tout ce qu’on aime pas quoi… J’étais dans un état semi-éveillé à la barre pour faire avancer le bateau. J’ai donné tout ce que j’avais, mètre par mètre pour essayer de faire avancer le bateau, et au final j’ai gardé le moral pour les derniers mètres. Il y a eu du bon sur cette étape, mais c’est difficile de le garder, car c’est brisé en deux minutes."




Charlotte Yven (Skipper Macif 2023) 21e :

"Cette nuit on s’est retrouvé dans une grosse molle à 20 milles de l’arrivée, je pense qu’on ne mettra jamais autant de temps à faire 20 milles. Ça a été dur moralement, et je me suis retrouvée toute seule un bon moment, ça m’a fait plaisir quand j’ai retrouvé du monde à l’AIS. Au premier pointage j’étais première donc c’était cool, et j’ai fait une bonne partie de la course dans le bon paquet en début de course, c’était chouette aussi. Et il y a eu cette option avec le DST, ou l’on a pas pris le bon choix, mais on s’est bien bagarré pour revenir, et on est tombé dans la molle juste avant l’arrivée."




Tom Dolan (Smurfit Kappa - Kingspan) 20e :

“Je suis fatigué, j’ai un peu soif et j’ai la dalle, comme tout le monde je crois. Ça va. Je gère assez bien le truc. J’ai assez bien navigué au final. Il s’est passé un truc que je n’ai pas compris. J’imagine que les autres sont passés à l’intérieur du DST. Quand nous sommes passés, il y avait cinq nœuds de courant et pas de vent. C’était infranchissable. Ça arrive. C’est juste dommage que ce soit une double peine car on prend 18 heures dans la vue à la fin. Non seulement on a perdu la tête de la course mais en plus on a perdu la Solitaire en prenant deux renverses de marées. Roscoff réserve bien souvent des arrivées dangereuses. Ça ne pouvait pas être plus dangereux que